Le « ressenti » des koryu budo 3/11/14


SOURCE    Sur les pas de Mars

Traduit et re-édité avec la permission exclusive de Wayne Muromoto, tous droits réservés
(Merci à Nicolas pour sa participation et son autorisation)






Décrire le ressenti de la pratique au sein d’une koryu auprès du public est difficile, ça l’est peut-être encore plus auprès des budokas modernes. Pour parler de ce qui nous pousse à nous y entrainer j’ai préféré laisser parler des gens plus expérimentés que moi.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Wayne Muromoto est l’ancien éditeur de Furyu et Furyu online. Il est aussi pratiquant de Chado (cérémonie du thé), possède la licence chu-mokuroku dans l’école Bitchu-den Takeuchi-ryu et est un élève de Ohmori Maso en Muso Jikiden Eishin ryu iaijutsu. De plus, il a de l’expérience en judo, aikido, karatedo, t’ai chi ch’uan, jodo, kendo et iaido (sandan dans ce dernier art).

L’article qui suit est une traduction de « The « Feeling » of koryu budo » de Wayne Muromoto.

Le Yagyu-ryu Shinkage était un style d'épée appris aux shoguns Tokugawa, d'où l'accent mis sur l'étiquette et la finesse.

Le Yagyu-ryu Shinkage était un style d’épée appris aux shoguns Tokugawa, d’où l’accent mis sur l’étiquette et la finesse.

 

Traduit et re-édité avec la permission exclusive de Wayne Muromoto, tous droits réservés.

 

La plupart des pratiquants de budo occidentaux, de ce que je peux lire sur les sites de discussion en ligne comme e- budo, sont pour le moins curieux des koryu (ou koryu budo, koryu bujutsu, ou kobudo japonais; systèmes martiaux japonais généralement considérés comme ayant été développés avant l’ère moderne japonaise, ou 1868), les arts martiaux classiques du Japon, mais la plupart d’entre eux sont des pratiquants de ce qui est défini comme des budo modernes, les shinbudo, comme le judo, karaté-do, aïkido, kendo, etc.

Cette situation ne devrait pas être une grande surprise. Dans la seconde moitié du 20ème siècle, les grandes organisations qui ont créé le mouvement des budo modernes au Japon ont diffusé avec prosélytisme vers l’extérieur, vers d’autres pays. La structure de ces organisations, avec des conseils et des administrateurs plutôt que de petits groupes claniques, était bien adaptée pour l’internationalisation, tout comme les techniques normalisées des arts eux-mêmes, qui pouvaient être adaptées à l’enseignement et à l’entrainement à grande échelle. En outre, l’accent sur ​​la création d’un volet compétitif et sportif à bon nombre de ces budo a contribué à les rendre populaires parmi les jeunes désireux de se tester les uns contre l’autre pour des prix et des distinctions individuelles.

Les koryu, en adhérant à leurs anciennes pratiques, sont demeurées relativement petites et inconnues, même au Japon, son lieu d’origine, bien que dans la dernière décennie elles ont connu une sorte de mini-reprise. Là où un groupe aurait peut-être lutté pour sa survie avec deux ou trois membres réguliers, maintenant vous pouvez avoir dix élèves. Cela, dans l’organisation d’une koryu, est un grand groupe.

Ceux qui n’ont pas un accès direct pour observer ou rejoindre une koryu légitime (et il y a, en raison de l’exotisme des koryu beaucoup de faux) peut avoir un aperçu grâce à la technologie moderne. Divers groupes de koryu ont postés des vidéos sur YouTube, par exemple. Le site web de koryu.com des éditeurs Diane et Meik Skoss est un trésor d’articles et de ressources concernant les koryu, comme le sont les écrits du chroniqueur d’arts martiaux Dave Lowry, parmi d’autres.

En parcourant ces ressources, vous pouvez vous faire une idée des différences techniques, historiques et philosophiques qui sous-tendent la séparation entre les koryu et les shinbudo .

Une chose, cependant, que je tiens à souligner est que les koryu ne sont pas seulement différentes, historiquement, organisationellement et philosophiquement, elles sont différentes dans la sensation. C’est difficile à mettre en mots. Je me bats toujours à essayer de transmettre avec succès ce sens, même à mes propres étudiants. Les koryu ne sont pas juste une autre forme d’art martial. Fait correctement, elles ont une SENSATION complétement différente de ce qui est l’attitude générale de la plupart des budo modernes.

Bien sûr, il y a des poches de pratiquants de budo modernes qui enseignent et s’entrainent « à la koryu », et il y a des groupes de koryu qui n’adhèrent pas à cette « sensation » générale, mais dans l’ensemble, il y a une grande différence non seulement dans les techniques et les méthodes d’entrainement, mais aussi dans la sensation des koryu, dans le fun’iki (comme on dit en japonais) de l’ensemble de l’expérience.

Ce fun’iki est si difficile à exprimer que j’ai réécrit cette section plus de trois fois déjà, à chaque fois en essayant d’atteindre une vision plus claire de ce qu’est ce «sentiment» et chaque fois je pense que je n’étais pas en mesure de l’exprimer vraiment assez clairement. Je vais donc essayer une fois de plus.

Les koryu viennent d’une classe de guerriers héréditaires. Alors que les échelons inférieurs de cette caste n’étaient guère plus que des agriculteurs itinérants transformés en soldats lorsque le besoin se faisait sentir, beaucoup de samouraïs, ou bushi, étaient alphabétisés, éduqués, et cultivés, et une bonne partie d’entre eux avaient des liens familiaux avec les rangs de la noblesse, la kuge, ou clans royaux. La culture guerrière a été influencée par ses racines terreuses de propriétaires agraires, mais elle a aussi été influencée par l’esthétique de la cour impériale. À son tour, elle a inspiré ou influencé le développement de diverses formes d’art, comme le théâtre Nô, le haiku (le grand poète de haïku Basho était à l’origine un samouraï de la province d’Iga), le shakuhachi (flûte de bambou), la cérémonie du thé (le fondateur du style dethé wabi, Sen no Rikyu, était un marchand, mais beaucoup parmi ses meilleurs étudiants étaient samouraï), et ainsi de suite.

Entourés par de telles poursuites esthétiques, tentant de s’élever au-dessus d’être simplement des «tueurs de location», les samouraïs ont adapté aussi leurs arts de combat pour ne pas devenir seulement des méthodes d’entrainement à tuer, ou tout simplement des efforts athlétiques. Les koryu étaient aussi une expression de leur culture, de leurs goûts, de leurs mœurs, de l’éthique (de combat et autres), de leurs rituels et leur mentalité.

Comme on peut probablement le deviner, l’état d’esprit était un peu pessimiste.Lorsque, après tout, vous aviez compris que le combat avait trois résultatspossibles, dont deux n’étaient pas positifs pour votre bien-être personnel (soit vous étiez tué, ou étiez tué et aviez également tué l’ennemi dans un massacre mutuel ; ou réussi à tuer l’ennemi sans mourir vous-même), les maitres de koryu étaient plutôt négatifs sur les chances d’exercer leur fond de commerce.Toute l’entrainement serait réduit à néant, si vous glissiez sur l’équivalent japonais d’une peau de banane, après tout même le plus stupide des ennemis pouvait vous tuer, simplement par un accident sur lequel vous n’avez aucun contrôle.

Ce pessimisme a conduit la plupart des koryu à avoir une attitude très négative à l’égard de jeunes mâles avides et désireux d’aller se battre à la première provocation. Il a également favorisé un état d’esprit que je voudrais comparer à celle des stoïciens dans l’Ouest et des épicuriens : parce que la vie est dure et courte, on doit se maitriser et faire son devoir. Il convient également de profiter de la courte vie que vous avez sur Terre, en savourant chaque instant au maximum.

La beauté éphémère, comme celle des cerisiers en fleurs qui fleurissent et se fanent rapidement sur ​​le sol, a été célébrée comme le symbole de la vie du guerrier. Ce qui en a fait quelque chose de si beau était sa nature éphémère, sa place naturelle dans le cycle de la vie et de la mort.

Ainsi donc, les éléments de l’esthétique guerrier sont devenus une partie des koryu, en particulier ceux pratiqués par les classes supérieures de guerriers, tels que:

Shibui : l’ « astringente » aigre beauté de quelque chose. Shibui est la beauté tranquille de, disons, un jeu de flûte de bambou sur la longueur, sonnant comme un cerf désespéré appelant son compagnon lors d’une nuit d’hiver, par opposition à la musique forte, gaie, et excitante d’une fanfare en marche.

Wabi et sabi : Les deux termes sont des adjectifs d’origine commune pour décrire la laideur et la rouille, ou une patine. Ils sont venus à être utilisés pour décrire la beauté esthétique du chanoyu, cérémonie du thé japonais. Wabi cha comme embrassé par le Sen no Rikyu est subtil, raffiné, élégant mais rustique.C’est le jeu de lumière douce qui traverse un écran de papier, qui brille sur les ustensiles de thé posés sur les tatamis dans une cabane à thé. C’est la beauté de l’imperfection d’un bol rond de thé Raku, avec sa sensation unique faite à la main. C’est la sensation de la patine sur une cuillère à thé en bambou, usée et polie par des siècles d’utilisation. On pourrait le comparer à l’attraction populaire pour les jeans usés, délavés, et imparfaits plutôt que des jeans bleu foncé tout neuf.

Yugen : Un terme qui peut signifier « la beauté mystérieuse ». Il a d’abord été popularisé comme un terme artistique par le maître de Nô, Zeami , en décrivant la beauté indescriptible qu’un maître peut afficher, par opposition au talent d’un novice doué, qui pourrait encore manquer de maturité. J’aime y penser comme une « transcendance imminente ». Le décrire plus à un public occidental est problématique. Si vous regardez du théâtre nô, et lisez les livrets, qui sont pleins de références bouddhistes et spirituelles, vous pouvez avoir un aperçu de la beauté du yugen. Peut-être, dans un contexte différent, c’est lire les textes des dernières pièces de théâtre de Shakespeare, et ressentir sa vision, observant une vie bien vécue, avec ses triomphes et ses chagrins.

Mono no aware : une esthétique des poètes de cour de Heian, qui a trouvé son chemin dans la culture de guerrier. Des étudiants diplômés ont écrit des thèses complètes sur ce terme. Je peux mal le décrire comme la prise de conscience et l’appréciation de la nature éphémère de toute beauté naturelle. Les cerisiers en fleurs, qui fleurissent dans un éblouissant tableau, puis rapidement tombent au sol. La beauté immaculée d’une jeune fille, qui sera bientôt traversée par les rides et les soucis de la vieillesse. La beauté transitoire est d’autant plus belle et précieuse justement parce qu’il est éphémère. « Toutes les choses doivent passer », comme ils disent . Ou « Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux », comme dit la Bible.

Alors, comment ces esthétiques se manifestent dans de nombreuses koryu ?

Eh bien, jetez un oeil aux tenues. La plupart des koryu utilisent de simples keikogi : un hakama formel de noir ou de blanc, avec un haut (uwagi) de blanc, noir ou bleu foncé indigo. C’est tout. Pas de patches ou de signes distinctifs sauf peut-être le nom du pratiquant et du dojo. Cela contraste avec les tenues de budo moderne (en particulier les modèles très modernes de karaté ou MMA), dans lequel toutes sortes de patches ou de mentions promotionnelles sont considérés comme cool, le plus le mieux, jusqu’à ce que les tenues d’entrainement finissent par ressembler à des habits pour les conducteurs de voiture des courses d’Indy 500.

Considérez la façon dont les Koryu recrutent (ou ne recrutent pas). Lors d’un récent festival culturel japonais auquel j’ai assisté, une école d’aïkido a coincé des flyers pour des « remises pour des cours de débutants PLUS un « gi » d’entrainement gratuit » sous les essuie-glaces de presque chaque voiture dans le parking. Mes amis des koryu furent d’abord atterrés par cet affichage flagrant de mercantilisme, et puis ils ont passé le reste de l’après-midi à se moquer de cet état d’esprit. Les clubs des koryu sont petits en partie par leur nature même : ils ne veulent pas attirer un public de masse constitué d’enfants qui hurlent. Ils sont aussi petits car faire de la publicité pour leurs clubs comme ça est considéré comme un genre de crasse mercantiliste, qui s’apparente à se promouvoir comme un vendeur de voitures d’occasion à la télévision. Cela peut sembler élitiste, et je suppose que c’est le cas, mais les enseignants de koryu se considèrent plus comme des artistes qui enseignent une tradition culturelle de la classe supérieure, pas un aboyeur de carnaval qui cherche à augmenter la fréquentation de quelque manière possible. Affiches et dépliants, bien sûr. J’en ai postés sur des tableaux d’affichage moi-même. Mais les coller sous les essuie-glaces, ayant les étudiants habillés en tenue de pratique et les faire passer comme les acolytes d’Hare Krishna passant des fleurs et demandant des dons : pas cool, au moins pour les koryu.

Une autre observation de ce même festival : j’ai vu un groupe de karaté essayant racoler de nouveaux membres en invitant les spectateurs à intervenir et avoir une occasion d’essayer leur kata, ou d’essayer un coup de poing ou un coup de pied avec eux. Je ne pouvais imaginer aucune koryu dont j’ai effectué des démonstrations demander la participation du public. Ce serait considéré comme gauche, et en plus de cela, extrêmement dangereux pour tous. Les kata de koryu sont soigneusement structurés mais évitent de peu la catastrophe avec la plupart des techniques. Fait par un novice, même un coup mal placé avec une épée en bois peut causer beaucoup de mal. Par ailleurs, cela ressemblerait à du crottin de cheval, sans l’esthétique du bon rythme, le timing, la concentration et le mouvement du corps.

Évidemment, je ne suis pas sûr de combien de gens des koryu pensent à ce « sentiment ». Nous abordons nos efforts avec beaucoup d’attitudes prédéfinies. En tant qu’ancien étudiant de littérature japonaise et un étudiant diplômé en art, et actuellement comme instructeur en art et en infographie, je vois les éléments esthétiques des koryu parce que ma formation guide mes perceptions et me permet de les voir. Peut-être un officier de service militaire actif peut plus voir l’ accent sur les compétences de combat. Ou un musicien peut se focaliser sur les motifs et les rythmes du kata, qui sont un peu comme des compositions musicales.

Mais en essayant d’établir des comparaisons, le fun’iki des koryu, par rapport à beaucoup (mais certes pas toutes) des écoles de budo moderne, est un puissant contraste à mes yeux, et une façon de distinguer les deux. Félicitations aux écoles de budo modernes qui tentent d’inculquer une partie de l’esthétique des koryu dans leur programme. Ce n‘est pas facile, surtout dans une société qui valorise l’argent et la quantité sur la valeur et la qualité.

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