Interview de Sokaku Takeda (1930) (Rediffusion) 19/8/14



Rediffusion des articles les plus populaires, durant les vacances 2014 (première parution 10/0/2011)


Article paru sur le site BUDOSHUGYOSHA
sous le titre "Ima Bokuden (le Bokuden d'aujourd'hui) "
 

 


Je vous présente ici un article de presse paru en 1930 et que j'avais traduit il y a déjà quelques temps.

 

 L'auteur, journaliste au journal Asahi, se rendit à la rencontre de Takeda Sokaku sensei sur l'île d'Hokkaido. Il intitula cet article "Ima Bokuden" ( le Bokuden d'aujourd'hui) en référence au génie du sabre: Tsukahara Bokuden.

 

Cet article forgea une grande renommée à Sokaku Takeda dans tout le Japon.

 

 

Ima Bokuden

Par Yoichi Ozaka (17 août 1930)

 

Il y a bien des années le Daito Ryu Aiki Jujutsu était connu comme l’école du clan Aizu où l’on enseignait un art martial secret. Le voile du mystère enveloppant cet art durant des siècles a été levé au début de l’ère Meiji grâce aux efforts de Sokaku Takeda, héritier légitime de cette tradition.

 

Le Daito Ryu est considéré comme l’art de défense le plus avancé parmi les arts martiaux traditionnels tel le Judo, le Kendo. Pour des raisons obscures, Takeda sensei s’est retiré en Hokkaido il y a environ vingt ans. Il commença à mener une vie très retirée, tout en travaillant dans une ferme de Shirataki, province de Kitami, au fin fond de la campagne de Hokkaido.

 

Même s’il compte près de trente mille élèves dans tous le Japon, le maître préfère vivre à l’écart d’un monde plein d’agitation et rester dans sa solitude. Pour parvenir jusqu’à sa demeure isolée de Shirataki, il m’a fallu passer sept heures dans le train à partir de Nayori, près de l’extrémité nord de Hokkaido. Sa maison comprend deux pièces de dix tatami sans séparation, plus une grande pièce de vingt tatami environ. Dans cette dernière pièce, un large foyer dont le pourtour est en bois noir poli, est creusé dans le sol. Malgré le plein été, un vieux chaudron était suspendu à une crémaillère où l’on avait jeté deux paires de grandes pincettes. Cela me rappelait la maison isolée de Tsukahara Bokuden ou bien celle de Mataemon Araki.

 

L’épouse de Takeda sensei m’accueillit en disant : « Merci de votre aimable visite, mais mon mari est parti vagabonder début juin et il n’est pas encore rentré ». Je me suis dit : « Elle ne se fait vraiment pas de soucis ». Si cela s’était passé à Tokyo, on aurait immédiatement alerté la police et entamé des recherches.

 

Elle ajouta : « J’ai reçu une lettre de lui il y a trois ou quatre jours, me disant qu’il se trouvait à Koshimizu, près de Abashiri. Mais il devrait en repartir bientôt, bien que je ne sache pas quand il a l’intention de revenir ici. J’espère que vous le retrouverez là-bas, mais il est peut-être déjà parti ».

 

J’ai alors essayé d’oublier mon découragement de passer à nouveau sept heures dans le train. Je suis descendu à Furuoke, à quatre stations de Abashiri, ville connue pour sa prison. Puis il m’a fallu marcher quatre ou cinq kilomètres sur un chemin de montagne. Finalement il était presque minuit quand je suis rentré dans Koshimizu.

 

Lorsque je trouvais enfin l’auberge, un homme de 67-68 ans, ressemblant à un Samurai, en sortit pour me demander ce qui m’amenait ici et d’où je venais. Je lui tendis ma carte de visite et je le suivis. Au même moment j’entendis une voix derrière le shoji : « Quoi ? Un journaliste ? Encore un casse-pieds ! Mais que veut-il donc d’un vieux fermier comme moi ? Il n’y a rien à dire, mais s’il est déjà là, faites-le entrer ».

 

Il m’accueillit en disant : « cela m’ennuyait de vous rencontrer mais tant pis ». Il portait un kimono d’été en coton avec un motif à damier et une ceinture. En le voyant, on pouvait vraiment le prendre pour un pauvre paysan. Il ne faisait pas ses 72 ans. Il paraissait nettement plus jeune et encore vigoureux. Petit - il mesurait sans doute moins d’1m60 – je découvris par la suite qu’il ne pesait que 45kg. Néanmoins, il me fixait avec des yeux féroces et j’avais le sentiment qu’il ne serait pas satisfait avant d’avoir pénétré le fond de mon âme.

 

Il demanda : « Que désirez-vous d’un vieillard comme moi ? » - « Je veux vous parler des arts martiaux » - « Si vous voulez m’entendre parler d’agriculture, je m’y connais. Je peux cultiver moi-même un champ de deux hectares et déraciner trente grands arbres… Ah ! Ah ! Ah ! ».

 

Au bout d’un moment, la conversation dévia vers le sujet préféré de Takeda sensei : les arts martiaux. On parla des différentes écoles existantes. Le maître s’animait au cours de la discussion, tandis que son meilleur élève (l’homme âgé que j’avais rencontré en premier) se tenait en face de lui, au milieu de la pièce de huit tatami. Cet homme était sûrement un fervent admirateur de Sokaku, il étudiait avec lui depuis vingt ans.

 

« Puisque la conversation s’anime, je vais vous montrer quelques techniques. Venez. Attaquez-moi de n’importe quelle manière ».

 

Une posture stable, les pieds légèrement écartés, le rendait vraiment imposant. Son élève restait figé par son regard. L’instant d’après, il attaqua avec toute sa puissance. Il atterrit sur le sol, projeté avec facilité par Takeda sensei dont le cri avait été comme un coup de foudre. Puis l’élève articula : « Je me rends ! ».

 

La technique avait été exécutée avec une telle perfection qu’elle laissait le spectateur quelque peu frustré. J’ai assisté à environ dix combats de ce type, mais les techniques étaient trop rapides pour que je puisse saisir la manière dont il plaçait ses mouvements et comment il immobilisait son adversaire au point de ne lui laisser proférer aucun son.

 

« On dirait un combat truqué, non ? » - « Oui », laissais-je échapper.

« Avez-vous déjà pratiqué le Yawara ? Debout ! ». Je me levais.

« Serrez-moi le cou bien fort ».

 

J’étais plutôt bien bâti et au meilleur de ma forme. Il cria « Vous êtes prêt ? », et dès ce moment, j’ai eu l’impression que mes mains autour de son cou, étaient brisées. Ensuite, il m’a demandé de saisir son bras droit à deux mains et de pousser contre son thorax. Puis d’autres attaques encore. Je faisais comme il me disait et à chaque fois, j’étais projeté sans comprendre comment il y parvenait. Il bloqua ma nuque et mes deux bras avec ses jambes comme s’il faisait un nœud. J’avais presque l’impression que mes bras étaient cassés et je ne pouvais plus respirer.

 

Lorsque, depuis ma position avantageuse au sol, je levai les yeux sur Takeda sensei, il avait les bras croisés et dit à son élèves : « Et bien, le thé a été renversé ». Je n’arrivais pas à le croire.

 

Un peu plus tard, il sortit un vrai sabre et montra plusieurs Kata. Il faisait tournoyer la lame devant mes yeux, sous mon nez et autour de mes épaules, la faisant siffler de manière inquiétante.

 

« C’est très difficile de produire un tel son avec un sabre. Si on n’y arrive pas, il est impossible de couper quelqu’un correctement. C’est très dur de faire chanter ce sabre de 35 cm ».

Ce vieil homme de 72 ans ne paraissait pas du tout fatigué. Après cela, il me parla du marquis Judo Saigo qui avait assimilé les techniques très rapidement, et de sa rencontre avec le général Nogi, à Nasuno ; il fit remarquer combien il appréciait ce dernier lorsqu’il s’habillait en fermier. Selon lui, son style d’art martial était très facile à apprendre, il était donc inutile d’en faire des démonstrations. Son père lui cautérisait les ongles des deux mains pour le punir de sa lenteur à comprendre les techniques. J’ai pu voir les cicatrices datant de si longtemps. A deux heure du matin nous étions encore en train de bavarder.

 

« Est-ce que ces techniques vous ont été utile dans une situation réelle ?».

 

Il commença à rire sans répondre à ma question, puis il finit par me raconter un incident. Au début de l’ère Meiji, il aurait été attaqué par 40 ou 50 ouvriers de chantier dans la préfecture Fukushima, et il en aurait tué huit ou neuf.

 

« Cette technique est un art de self-défense parfait où on évite coup de poing, de pied et de lame, sans pour autant répondre à l’attaque par les mêmes moyens. On maîtrise l’attaque en se servant de la puissance adverse, donc femmes et enfants peuvent aussi utiliser ces techniques. Mais j’ai pour principe de ne pas les enseigner à n’importe qui, parce qu’elles deviennent effrayantes quand on en fait un mauvais usage. Des gens les enseignent à Tokyo ; ce qui me parait impossible quand on ne les possède pas parfaitement.

 

J’avais le sentiment que cette conversation ne prendrait jamais fin.Même avec l’aube.

 

Plus de détails concernant l'histoire de cet article sur le site de AikidoJournal.en version originale

Article paru sur le site BUDOSHUGYOSHA


sous le titre "Ima Bokuden (le Bokuden d'aujourd'hui) "

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