*Le kyudo, voie zen 25/3/10


Le kyudo, voie zen

INTERVIEW DE JACQUES NORMAND 


Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2010



L'histoire de Jacques Normand force le respect : parti au Japon (presque) par hasard, il y apprend plusieurs disciplines. Parmi elles, le kyudo, ou tir à l'arc japonais, art martial rare et majestueux. Devenu aujourd'hui une référence en la matière, l'homme explique, au-delà du sport, l'immense héritage du kyudo.


Son arrivée au Japon en 1969 a profondément changé le destin de Jacques Normand. Il y découvre le budo (1), les techniques du sabre - iaido et naginata - et surtout le tir à l'arc japonais - kyudo - dont il va franchir une à une les étapes de la reconnaissance. Ces trois arts martiaux nobles (historiquement, ils sont les plus anciens et ceux que pratiquaient les samouraïs) restent encore aujourd'hui mystérieux et malheureusement confinés à quelques groupes d'initiés. Jacques Normand, pionnier du kyudo en France et shihan (2) respecté, souhaite perpétuer la tradition et encourager une pratique spirituelle inestimable. Explications en quelques points d'une activité zen et en accord avec l'esprit du budo.


Qu'est-ce qui différencie le kyudo du tir à l'arc ?

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Il n'y a aucune comparaison possible ! Techniquement d'abord, l'arc du kyudo est asymétrique et mesure plus de deux mètres, la gestuelle associée est magnifique. Ensuite, l'approche du kyudo est foncièrement différente de celle, sportive, du tir à l'arc "classique". L'apprentissage du kyudo est très difficile et non immédiat. Littéralement, "kyudo" signifie "voie de l'arc", mais pour les Japonais "do" représente aussi le Monde, et je crois que c'est plutôt ainsi qu'il faut le traduire dans le kyudo. Comme le budo, le kyudo est une histoire de passion, de volonté et de zen - le zen, c'est l'expérience de la vie, notamment par le biais d'une discipline.


Quel est l'objectif du pratiquant de kyudo ?

Le kyudo est une discipline qui rend les gens vrais. Comme le budo japonais, c'est la vie, c'est naturel. Après quarante ans de pratique, je découvre toujours, j'avance toujours dans ma recherche. Et probablement qu'au moment de mourir, comme mes sensei (3), je dirai : "Je me demande si j'y arriverai un jour…" Eh oui, on ouvre des portes sans arrêt, on prend conscience de la vraie valeur des choses. L'objectif véritable, c'est ce qu'on appelle le Shin Zen Bi : la vérité, le bien et la beauté. La vérité, on la trouve immédiatement dans le kyudo. C'est ce qui plaît aux chercheurs qui débutent, on ne peut pas tricher. Dès qu'on commence à tirer, on se découvre. C'est l'histoire d'une vie.


Il n'y a donc pas d'objectif de gagner, d'être le meilleur ?

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Il n'y a pas de compétition en kyudo. Il y a seulement des rencontres, dans lesquelles on démystifie le problème de la compétition. La compétition fait reculer l'être humain et détourne de l'objectif principal du Shin Zen Bi. En France, toutes les disciplines fonctionnent pourtant sur ce principe. D'accord, mais il faut alors bien être conscient qu'il s'agit de sport, et non plus du budo japonais. Ce qui me rend triste, c'est qu'on enlève à ce moment-là toute l'essence de ces disciplines au profit de quelque chose d'immédiat. A l'heure actuelle, notre société connaît de nombreux problèmes affectifs et sociaux, et je pense qu'une activité comme le kyudo qui correspond à l'esprit du budo permet d'aider les gens. A condition d'avoir affaire à un bon enseignant, bien sûr. Après 46 ans de pratique du budo, j'ai la prétention de l'être…


Comment reconnaît-on un bon enseignant ?

Un bon sensei accompagne les pratiquants, les fait progresser. Le problème, c'est que dans les arts martiaux traditionnels les élèves écoutent le sensei : si celui-ci perpétue un mauvais geste, une mauvaise éthique, c'est très dangereux. Il faut donc un bon apprentissage, et une mise en pratique dans la vie…


Les concepts du kyudo sont applicables dans la vie quotidienne ?

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Yamaoka Tesshu, un grand maître de kenjutsu, disait que les élèves adoptaient une nouvelle mentalité à l'intérieur du dojo, et qu'il aurait mieux valu qu'ils pénètrent dans le dojo dans leur état naturel pour que le sensei puisse leur apprendre quelque chose. Le budo amène une discipline et une mentalité très importantes dans la vie ; Akira Kurosawa, notamment, expliquait prendre exemple sur l'esprit du budo pour mener à bien ses projets, et bien d'autres personnes ont trouvé dans les arts martiaux des valeurs à exalter dans leur quotidien.


Le problème, c'est que l'expérience enrichissante des arts martiaux est souvent mal perçue par les non-initiés.

Oui, d'autant que le cinéma est passé par-là, privilégiant la dimension spectaculaire à la mentalité. Je me souviens de la série 'Kung Fu' avec David Carradine, qui tentait de saisir l'esprit du budo. C'était intéressant, mais l'image véhiculée est forcément différente de ce qu'un débutant va découvrir…


Des manifestations comme le Festival des arts martiaux peuvent-elles rétablir la vérité ?

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Oui, mais ce n'est pas non plus une image réelle, une démonstration de quelques minutes ne remplace pas la fameuse expérience. Bercy est un spectacle, et c'est surtout pour cela que les gens viennent. Si on leur permettait de voir l'autre face, plus traditionnelle, des arts martiaux, combien d'entre eux débuteraient peut-être dans la pratique pour découvrir quelque chose d'inédit ? Les disciplines martiales traditionnelles portent en elles une valeur inestimable pour l'être humain. Elles régissaient la vie des samouraïs ; ce temps est révolu, mais il reste une essence qui doit tomber entre les mains de bons enseignants, pour qu'ils continuent de la faire vivre. C'est ce que je tente de faire : laisser quelque chose de valable à ceux qui vont continuer.


(1) Le budo constitue l'ensemble des arts martiaux japonais, et par extension la spiritualité qui leur est associée.
(2) "Shihan" est un titre honorifique accordé aux pratiquants japonais hauts gradés, et à de très rares pratiquants occidentaux.
(3) Dans les arts martiaux japonais, un sensei est un enseignant.


Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mars 2010

Article EVENE.fr


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